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EWLAD LEBLAD, UN GROUPE DE RAP MAURITANIEN ENGAGÉ ET ENGAGEANT

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Défenseurs des droits de la femme et des droits de l’enfant. Promoteurs de la démocratie en Afrique. Porte-voix des minorités. Avocats des plus faibles… Qui sont-ils ? Des activistes ? Des membres d’ONG ? Non. Des chanteurs de rap.

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Ils sont tous âgés d’une trentaine d’années. Izak, Hamada, Jiddou et Lomrabett « DJ », se surnomment les « Enfants du pays », ou « Ewlad Leblad » en arabe mauritanien. La Mauritanie, leur pays qu’ils aiment tant mais qu’ils ont dû quitter après avoir reçu bon nombre de menaces du régime actuel. « Ewlad Leblad, c’est plus qu’un groupe de rap », déclare Jiddou. « C’est un mouvement de jeunes dont les chanteurs sont les leaders ».

L’espoir à peine caché d’Ewlad Leblad, c’est de rassembler tous les Mauritaniens, aller au-delà des clivages ethniques. Izak, le leader du groupe, insiste : « Ewlad Leblad, c’est toute la Mauritanie, toutes les ethnies. Nous chantons en arabe, en wolof, en peul, en soninké. Nous voulons montrer un idéal mauritanien tout en montrant que la modernité et le rap ne vont pas à l’encontre des coutumes. Nous sommes fiers de notre culture et voulons le montrer ».

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Les chanteurs veulent peser dans ledébat politique en Mauritanie, inviter leurs concitoyens à se concentrer sur les problèmes qui gangrènent le pays : corruption, impunité, pauvreté, esclavage, etc. « Notre musique peut être écoutée par toute une famille : enfants, parents, grands-parents car nous n’utilisons pas de mots vulgaires. Nous chantons le respect imposé par l’Islam », déclare Jiddou.

Bien loin du rap bling-bling, les chanteurs d’Ewlade Leblad s’habillent en costume traditionnel : « Ne comptez pas sur nous pour jeter l’argent dans la rue depuis de grosses voitures. On a d’abord un pays à changer. Nous ne voulons pas de marketing. Nous, nous concentrons sur l’esclavage, l’injustice, le chômage ».

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Fans de Method Man, respectivement fils d’un gendarme et fils d’un militaire, les deux chanteurs Izak et Hamada ont débuté dans le rap par amour pour la prose et le chant. C’est plus tard, à la demande de leur public, qu’ils réalisent qu’ils ont un autre rôle à jouer : « Ce sont nos fans qui nous ont parlé de leurs problèmes, même des militaires ou des gendarmes dans des situations précaires nous ont demandé de parler d’eux ».

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Plus le groupe prend de l’ampleur, plus le régime mauritanien essaye de le manipuler et d’intensifier les menaces. Ainsi en 2013, alors que le groupe avait été sélectionné avec deux autres artistes mauritaniens pour participer aux Jeux de la Francophonie à Nice, les rappeurs n’ont pas pu partir de Nouakchott, le ministère de la Culture refusant de les prendre en charge.

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A partir de 2014 surtout, l’entourage du président mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz, conscient de l’engouement populaire d’Ewlade Leblade, demande aux rappeurs de chanter des morceaux à sa gloire. Réponse du groupe : « Gueyeme », ou « dégage » en arabe, un morceau pimenté dans lequel le groupe demande le départ du président arrivé au pouvoir par la force. Déjà en 2008 ils s’étaient opposés au coup d’Etat avec la chanson « Nakna Dhidh Lenkhilab » (« Nous sommes contre le putsch ») et en 2013 avec le titre « Khabar Ajel » qui dénonçait les fraudes dans les bureaux de vote aux élections législatives de novembre 2013.

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Fin 2014, le groupe est convoqué par le conseiller en sécurité du président mauritanien et par le fils de ce dernier. Les deux hommes menacent le groupe : soit ils chantent pour le président, soit ils finissent en prison. Refus catégorique des artistes. Quelques jours plus tard, au festival de Chinguiti en Mauritanie, le conseiller leur demande de s’excuser publiquement pendant le concert auquel assistera le président. Une fois sur scène, évidemment, ils ne s’excusent pas. « On n’a pas chanté de chansons contre le régime à ce moment-là puisqu’on était lié par un contrat de prestations avec les organisateurs. Par contre on a dit : « que ceux qui aiment la Mauritanie, lèvent la main ! ». Tout le monde a levé la main, sauf le président ! Il était trop énervé qu’on ne s’excuse pas… » » déclare Izak.

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Mais les menaces du régime sont mises à exécution. Ses sbires débarquent au domicile des rappeurs. Seul Hamada est présent. Mis en cause dans une rocambolesque affaire d’agression sexuelle et de détention de drogue, il est mis en examen et placé en détention provisoire. Le juge d’instruction veut le laisser en liberté, mais le parquet fait appel. Le juge d’instruction est limogé. Les autorités demandent à nouveau à Izak, resté en liberté, de réaliser un morceau à la gloire du président. Face à la pression et à la détresse des proches de Hamada, il finit par accepter. Hamada, alors qu’il est sur le point d’être écroué dans la prison de droit commun de Nouakchott, appelle Izak : « Quand il est arrivé devant la prison, les détenus se sont mis à chanter nos chansons. Ils manifestaient pour qu’il ne soit pas détenu avec eux. Le gendarme qui accompagnait Hamada l’a laissé m’appeler. Il m’a dit « écoute Izak, ce sont nos fans ! N’accepte par leurs conditions ».

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Izak essaye de gagner du temps. Il indique aux autorités que pour enregistrer son nouveau morceau, il doit le faire avec Hamada. Les autorités acceptent et sont prêtes à mettre en place un studio ad hoc dans la prison. Le jour de l’enregistrement, Izak fuit finalement à Dakar, au Sénégal, où il enregistre avec le groupe de rap sénégalais et engagé Y’en a Marre un nouveau titre : « Libérez Hamada ».

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Finalement, devant la pression internationale, Hamada bénéficie d’une liberté provisoire. Il rejoint Izak et les autres membres du groupe à Dakar, où ils reprennent le combat, notamment avec « Vabraka », titre dans lequel ils dénoncent la corruption de la clique au pouvoir et l’affaire du « Ghana gate » qui vise le président dans un trafic de faux billets :

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Le pays est gouverné par des gangs, regroupant tous les hypocrites qui y appliquent la loi de la  jungle alors que les citoyens sont fatigués ; assoiffés… souffrant de douleur.

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Crois-tu pouvoir continuer à manipuler un peuple comme des enfants ?

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Le peuple a compris tes mensonges, tes façons… Il se révoltera contre toi, il t’enlèvera.

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Le journal Le Monde t’a dénoncé, le blanchiment d’argent est ton métier.

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Nous Ewlad Leblad de vrais mauritaniens, on ne tombe pas du ciel comme vous.

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Vous nous emprisonnez, nous expulsez, nous accusez de vos crimes. La criminalité et les mensonges sont vos œuvres.

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Après ce nouveau titre, le 28 février 2016, Izak échappe à une tentative d’assassinat. Son domicile à Dakar est visité par des hommes armés parlant mauritanien et pointant une photo du chanteur à une personne présente sur place. Le chanteur n’était pas chez lui, mais il dépose plainte immédiatement.

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Ces menaces ne découragent en aucun cas Ewlad Leblad. La bataille à distance contre le régime kleptocrate continue avec les chansons « Democracy in Africa » et « Président des pauvres ». Dans ce dernier titre, les rappeurs accusent à nouveau Aziz : « Tu n’es qu’un faux président, tes ruses ne nous échappent plus : touche pas à la constitution ».

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Aujourd’hui, les enfants du pays cultivent l’espoir de rentrer dans une Mauritanie libérée du régime clanique, corrompu, comme l’a déclaré Jiddou : « On aime notre pays, son désert, ses vaches et ses moutons. Mais on a besoin d’avoir un changement, on a besoin de justice, de bonnes conditions de vie. Trop de jeunes diplômés ne travaillent pas. Ça nous fait mal ».

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La « Fondation pour l’Egalité des Chances en Afrique », fondation d’utilité publique ayant son siège à Bruxelles pour qui le « pouvoir ne doit pas être un raccourci vers l’enrichissement » prend en charge la défense en justice des quatre rappeurs ainsi que les frais de leurs séjours à l’étranger.

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